Ce qu’on entend <br />quand l’image de Narcisse <br />prend conscience d’elle-même <br />et s’adresse à lui. <br /> <br /> <br />Je ne suis qu’un reflet, <br />entre ta soif et l’onde, <br />et pourtant je te plais : <br />je suis ton autre monde. <br /> <br />Ô Narcisse, ma blême <br />et insondable face <br />est celle que tu aimes ! <br />quoi que toute autre fasse. <br /> <br />Avant ce jeu courtois <br />je n’avais aucun sens ; <br />voilà que grâce à toi <br />j’affleure la conscience. <br /> <br />Je m’étais inconnu <br />avant cette journée <br />et dois à ta venue <br />d’être enfin dessiné. <br /> <br />Avant ce jour de mai <br />je n’avais aucun trait <br />et voilà désormais <br />que je suis ton portrait. <br /> <br />Les nymphéas qui posent, <br />les nuages, le ciel, <br />notre vie : tout compose <br />cette jeune aquarelle. <br /> <br />Ce songe à la surface <br />ne craint pas le soleil <br />mais qu’un soir ne l’efface <br />ou qu’un vent ne l’effraye. <br /> <br />Surtout, reste à genoux <br />et résiste au sommeil, <br />car ce rêve entre nous <br />ne vit que de ta veille. <br /> <br />Surtout, demeure encore, <br />penché comme un roseau, <br />faute de quoi mon corps <br />sera la proie des eaux. <br /> <br />N’abandonne jamais <br />les rives de l’amour, <br />car si rien ne m’aimait <br />j’aurais trop de mes jours. <br /> <br />Je ressemblais au fond <br />avant de t’émouvoir, <br />et si la glace fond <br />c’est que tu veux me boire... <br /> <br />Ô Narcisse, ô moi-même, <br />le plus lourd de nos fronts <br />en touchant le plus blême <br />a fait naître des ronds... <br /> <br />Car à peine on m’effleure <br />qu’on défigure l’onde. <br />Faut-il qu’au moindre heurt <br />tant de rides répondent ? <br /> <br />Faut-il que mon jumeau <br />ne voit plus que mon trouble ! <br />J’aime mieux mille maux <br />que d’aveugler mon double. <br /> <br />Ô Narcisse, ô moi-même, <br />seul en haut, seul en bas... <br />tout est devenu blême <br />depuis que tu tombas. <br /> <br />À quoi sert que l’on soit <br />composé de deux êtres <br />si –aussi près de soi – <br />on ne peut se connaître ? <br /> <br />Mais tu ne réponds pas. <br />Même l’écho, moqueur, <br />ne renvoie que le pas <br />ralenti de mon cœur. <br /> <br />Ton silence insinue <br />que s’est dissout le charme <br />et que les rives, nues, <br />n’étreignent que nos larmes. <br /> <br />2011 (revu en 2013) <br /> <br />‘Narcisse parle’, ‘Fragments du Narcisse’ <br />et ‘Cantate du Narcisse’ : Reflet et Pureté. <br /> <br />Comment ne pas penser, comme l’auteur de ‘Paroles d’eau’, <br />à la place qu’occupe le mythe de Narcisse <br />dans la poésie de Paul Valéry, comme recherche de la pureté. <br /> <br />Narcisse aspire à la pureté <br />par cet amour désespéré <br />du reflet intouchable de sa propre image. <br />Idéal séduisant et fragile, <br />en raison de cette division au sein du moi, <br />entre le moi, défini et soumis au temps, <br />et la conscience pure. <br /> <br />Une passion. <br />Un chagrin douloureux, <br />car l’objet de son désir est condamné <br />à sombrer et à disparaître dans la nuit. <br /> <br />Illustration : ‘Echo and Narcissus’ (détail), <br />John William Waterhouse, 1903. <br /> <br />Paul Valery dit Narcisse (fragments) <br />https://www.youtube.com/watch?v=wHNHOjfgTMA
