Le jour que je fus né, le Démon qui préside <br /> Aux Muses me servit en ce Monde de guide, <br /> M'anima d'un esprit gaillard et vigoureux, <br /> Et me fit de science et d'honneur amoureux. <br /> En lieu des grands trésors et de richesses vaines, <br /> Qui aveuglent les yeux des personnes humaines, <br /> Me donna pour partage une fureur d'esprit, <br /> Et l'art de bien coucher ma verve par écrit. <br /> Il me haussa le cœur, haussa la fantaisie, <br /> M'inspirant dedans l'âme un don de Poésie, <br /> Que Dieu n'a concédé qu'à l'esprit agité <br /> Des poignants aiguillons de sa divinité. <br /> Quand l'homme en est touché, il devient un prophète, <br /> Il prédit toute chose avant qu'elle soit faite, <br /> Il connaît la nature, et les secrets des deux, <br /> Et d'un esprit bouillant s'élève entre les Dieux. <br /> Il connaît la vertu des herbes et des pierres, <br /> Il enferme les vents, il charme les tonnerres, <br /> Sciences que le peuple admire, et ne sait pas <br /> Que Dieu les va donnant aux hommes d'ici-bas, <br /> Quand ils ont de l'humain les âmes séparées, <br /> Et qu'à telle fureur elles sont préparées, <br /> Par oraison, par jeûne, et pénitence aussi, <br /> Dont aujourd'hui le monde a bien peu de souci. <br /> Car Dieu ne communique aux hommes ses mystères <br /> S'ils ne sont vertueux, dévots et solitaires, <br /> Éloignés des tyrans, et des peuples qui ont <br /> La malice en la main, et l'impudence au front, <br /> Brûlés d'ambition, et tourmentés d'envie, <br /> Qui leur sert de bourreau tout le temps de leur vie. <br /> Je n'avais pas quinze ans que les monts et les bois, <br /> Et les eaux me plaisaient plus que la cour des Rois, <br /> Et les noires forêts épaisses de ramées, <br /> Et du bec des oiseaux les roches entamées : <br /> Une vallée, un antre en horreur obscurci, <br /> Un désert effroyable, était tout mon souci, <br /> Afin de voir au soir les Nymphes et les Fées <br /> Danser dessous la Lune en cotte par les prées, <br /> Fantastique d'esprit, et de voir les Sylvains <br /> Être boucs par les pieds, et hommes par les mains, <br /> Et porter sur le front des cornes en la sorte <br /> Qu'un petit agnelet de quatre mois les porte. <br /> J'allais après la danse et craintif je pressais <br /> Mes pas dedans le trac des Nymphes, et pensais, <br /> Que pour mettre mon pied en leur trace poudreuse <br /> J'aurais incontinent l'âme plus généreuse, <br /> Ainsi que l'Ascréan qui gravement sonna, <br /> Quand l'une des neuf Sœurs du laurier lui donna. <br /> Or je ne fus trompé de ma douce entreprise, <br /> Car la gentille Euterpe ayant ma dextre prise, <br /> Pour m'ôter le mortel par neuf fois me lava, <br /> De l'eau d'une fontaine où peu de monde va, <br /> Me charma par neuf fois, puis d'une bouche enflée <br /> ( Ayant dessus mon chef son haleine soufflée ) <br /> Me hérissa le poil de crainte et de fureur, <br /> Et me remplit le cœur d'ingénieuse erreur, <br /> En me disant ainsi : Puisque tu veux nous suivre, <br /> Heureux après la mort nous te ferons revivre, <br /> Par longue renommée, et ton los ennobli <br /> Accablé du tombeau n'ira point en oubli. <br /> Tu seras du vulgaire appelé frénétique, <br /> Insensé, furieux, farouche, fantastique, <br /> Maussade, mal plaisant, car le peuple médit...
